Scandales

L’esclavage en Mauritanie

Située à la croisée de l’Afrique du nord et de l’Afrique subsaharienne, la Mauritanie est un pays où l’esclavage, même s’il est prohibé depuis 1981 et pénalisé depuis 2007, demeure très répandu. La forme la plus commune d’asservissement touche les populations négro-mauritaniennes largement exclues des principaux centres de pouvoir, et sous la dépendance des élites Maures minoritaires qui dirigent le pays.

La Mauritanie, premier pays « esclavagiste » au monde

negriers

Début mars 2014, le journal algérien El-Watan publie des témoignages saisissants d’esclaves mauritaniens affranchis.

«Je ne me souviens pas de mes parents. Depuis que je suis toute petite, je n’ai connu que mes maîtres » raconte Mbarka jeune esclave noire dont on ignore l’âge exact. Selon le journaliste, elle a été libérée par l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), mouvement anti esclavagiste dirigé par le très charismatique Biram Dah Abeid. J’étais la propriété exclusive de mon maître, poursuit-elle. Je dormais sur une natte, j’étais chargée des tâches domestiques, de la cuisine, des animaux et d’autres travaux. Un jour, mon propriétaire m’a violée. Je crois que je n’avais pas encore mes règles, je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. Quelques semaines plus tard, c’est son fils, âgé de 20 ans, qui m’a persécutée et violée. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont fait ça, alors que j’étais très obéissante. Quand ma maîtresse finissait de manger, elle crachait dans la marmite, ou dans ma gamelle avant que je ne mange moi-même, c’était mon quotidien et je l’acceptais.»

Ecran de fumée

Régulièrement brandis par les Ongs abolitionnistes, ce type de témoignages effroyables pousse le pouvoir mauritanien à soigner sa vitrine en adoptant des mesures contre l’esclavage. De là la création en mars 2013 de l’agence « Tadamoun », pour la lutte contre « les séquelles de l’esclavage, l’insertion et la pauvreté ». Destinée à financer des microprojets en faveur des anciens esclaves, les engagements de cette émanation gouvernement mauritanien sont pour l’essentiel restés lettre morte. « Cette structure est comme le Ministère de la Justice ou de l’Intérieur. Elle protège les esclavagistes. D’ailleurs, l’homme qui est à sa tête, Hamdi Ould Mahjoub, est un anti abolitionniste bien connu. Il a dirigé toutes les campagnes d’inquisition contre l’IRA lorsqu’il était Ministre de la Communication du président Mohamed Ould Abdel Aziz » raconte Biram Dah Abeid. « Ces mesures adoptées par le gouvernement sont comme les lois et les conventions internationales signées par la Mauritanie : un écran de fumée! »

C’est cette réalité que la rapporteuse de l’Onu sur les formes modernes d’esclavage, Gulnara Shahinian, a été chargée d’évaluer lors de sa dernière visite en Mauritanie fin février 2014. Elle s’était déjà rendu dans le pays en 2009 et devait, 5 ans plus tard, mesurer les progrès réalisés dans la lutte contre l’esclavage dans le pays. Mais pour la rapporteuse, cette deuxième visite porte une charge symbolique toute particulière. Quelques mois plus tôt, le 10 décembre 2013, Biram Dah Abeid se voit remettre le prix des Nations Unies pour les droits de l’homme. Panique à Nouakchott, la capitale, où l’on encaisse difficilement qu’une personnalité aussi polémique reçoive de tels honneurs. Rapidement, la présidente de la Commission nationale des droits de l’homme en Mauritanie, Irabiha Mint Abdel Weddoud, très proche du président Aziz, est sommée de réagir. Devant le jury de l’Onu à New York, elle n’hésite pas à critiquer le choix du lauréat, et dénonce les méthodes violentes de Biram Dah Abeid, provoquant une levée de bouclier à Nouakchott.

Chasse aux sorcières

C’est donc non sans embarras que la rapporteuse de l’Onu entame sa visite à Nouakchott en février dernier. Avant son arrivée, c’est le branle bas de combat au gouvernement. La création d’un tribunal spécial chargé de juger les crimes d’esclavage est annoncée fin décembre 2013, accompagnée de nouvelles dispositions juridiques. Une batterie de mesures qui ne suffit pas à faire oublier aux militants abolitionnistes les pressions qu’ils ont subies. « Le gouvernement s’en prend systématiquement aux militants abolitionnistes », explique Biram Dah Abeid. Durant les cinq années qui séparent les deux visites de l’Onu, plusieurs manifestations ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre. Biram Dah Abeid a lui-même été placé en détention préventive pendant quatre mois avec d’autres militants abolitionnistes. « Après ma libération se souvient l’activiste, nous avons décidé, en octobre 2012, de créer notre propre parti politique : le Parti radical pour une action globale (RAG). Un mois après cette annonce, les autorités ont d’abord pris le soin d’interdire les candidatures indépendantes aux municipales et aux législatives pour éviter qu’un membre de l’IRA ne se présente. Puis, nous avons déposé les statuts du RAG en avril 2013. Mais les autorités ont finalement décidé d’interdire le parti deux mois plus tard. »

Plus récemment, le 16 février 2014, une semaine avant la visite de la rapporteuse de l’Onu, le militant de l’IRA, M. Cheikh Ould Vall est placé en détention pendant trois jours à la prison civile de Kaédi à 450km de la capitale Nouakchott pour des motifs peu clairs. Alors qu’il contestait une mesure d’expropriation prononcée contre sa mère au profit d’un voisin lors d’un procès, le juge aurait ordonné aux policiers de l’arrêter. Une véritable « chasse aux sorcières » clament les associations abolitionnistes.

Rassurer l’occident

Les dernières mesures anti esclavagistes adoptées par le pouvoir n’ont pas non plus suffit pas à convaincre la rapporteuse Gulnara Shahinian. A l’issue de sa visite, elle n’a trouvé sur le terrain aucun véritable progrès de fond. Quelques jours plus tard, le gouvernement mauritanien est donc pressé de publier, le 6 mars, une feuille de route élaborée sur les conseils de la rapporteuse. Une manière toute diplomatique de signifier qu’il est grand temps de passer à l’action. Selon un communiqué du gouvernement, « la feuille de route porte sur la mise en œuvre de 29 recommandations touchant à des domaines juridiques, économiques et sociaux en vue d’élargir la lutte et la sensibilisation autour de l’éradication des séquelles de l’esclavage ». Le ministre de la Justice Sidi Ould Zeine ajoute que ce document donne également « une définition précise de l’esclavage, qui oblige les criminels à accorder des compensations financières aux victimes et accorde à ces dernières l’assistance judiciaire en cas de besoin ».

Face à ses nouvelles dispositions, les associations anti esclavagistes, fâchées de ne pas avoir été consultées lors de l’élaboration du document, se montrent pour leur part extrêmement perplexes. « Les structures existent déjà ! La loi de 2007 criminalise l’esclavage mais aucun tribunal ordinaire n’a rendu de vrai jugement sanctionnant ces pratiques. Il n’y aucune raison pour qu’un tribunal spécial pour l’esclavage applique davantage la loi. Il n’y a aucune volonté de la part des autorités d’en finir avec l’esclavage. Comme toujours, on fait du sur place » explique Diko Hanoune, président de l’association abolitionnistes des Haratines de Mauritanie en Europe (AHME). A Nouakchott, les militants abolitionnistes critiquent également le fait que les Ongs ne puissent toujours pas se porter partie civile lors d’un procès. « Seule, l’agence gouvernementale Tadamoun peut jouer ce rôle. Or, c’est une agence contrôlée par le pouvoir. Elle est à la fois juge et partie ! » s’indigne Brahim Ould Bilal, vice-président de l’IRA. « Tous ces effets d’annonce ne sont pas destinés à changer les choses. Juste à rassurer l’occident. »

Au sujet de la visite de la rapporteuse, un militant raconte que le pouvoir a joué des pieds et des mains pour obtenir sa confiance. « Lors des auditions de la société civile, toutes les Ongs ont été réunies dans une même salle. Nous étions quatre Ongs indépendantes, connues pour notre engagement contre l’esclavage. Le pouvoir a quant à lui mobilisé treize organisations qu’il contrôle. Difficile de faire le poids ! » Plus tard, lors d’un dîner de gala, la rapporteuse s’est entretenue avec la présidente de la commission nationale pour la défense des droits de l’homme Irabiha Mint Weddoud. Cette dernière souhaitait-elle  convaincre Gulnara Shahinian que Biram Dah Abeid, dernier lauréat du prix des droits de l’homme de l’Onu, est un dangereux agitateur de la haine ethnique usant de méthodes violentes ? Toujours est-il qu’au cours d’une conférence de presse à Nouakchott, la rapporteuse n’a pas manqué de critiquer « les autodafés ». Référence directe à l’incinération par Biram Dah Abeid d’un texte religieux dont l’interprétation avait servi à justifier l’esclavage en 2012. Le rapport définitif de Gulnara Shahinian doit être présenté au Conseil des droits de l’homme en septembre 2014.

Bombe à retardement

Pour ces militants, la montée d’un islam rigoriste dans le pays est un frein supplémentaire à l’éradication de l’esclavage. De récents soulèvements ont d’ailleurs marqué un recours de plus en plus fréquent à une lecture fondamentaliste de l’islam par le pouvoir. Lecture servant bien souvent de prétexte à justifier le maintien des inégalités entre ethnies et l’esclavage.

Le 2 janvier, Mohamed Cheikh Ould Mohamed M’Kheitir, jeune homme de 28 ans originaire de Nouadhibou, la capitale économique du pays située au nord-ouest, est placé en détention après avoir publié sur internet une tribune jugée blasphématoire. Le texte, accusait notamment la société mauritanienne de perpétuer encore aujourd’hui un ordre social inique, hérité de cette époque. Il dénonçait par ailleurs le recours à l’islam pour justifier la marginalisation de certaines franges de la population comme les Haratines, les griots, ou encore les « Moualamines » (forgerons). Cette dernière catégorie, à laquelle appartient justement Mohamed M’Kheitir, est considérée comme étant située au plus bas de l’échelle sociale. En s’attaquant à cette fracture ethnique, faussement excusée par l’islam, le jeune homme touche une corde sensible. Après le rassemblement de manifestants réclamant des sanctions allant jusqu’à la peine de mort, les autorités montent à leur tour au créneau. Devant des milliers d’habitants de Nouakchott réunis aux portes du palais présidentiel, le président Mohamed Ould Abdel Aziz plaide la cause de la religion d’Etat :

« Je vous remercie de tout cœur pour votre présence massive en ce lieu pour condamner le crime commis par un individu contre l’Islam, la religion de notre pays, la République Islamique de Mauritanie. Comme, j’ai eu à le préciser par le passé et le réaffirme aujourd’hui, la Mauritanie n’est pas laïque. L’action que vous entreprenez aujourd’hui est le minimum à faire pour protester contre ce crime contre notre religion sacrée et je vous assure en conséquence que moi, personnellement et le gouvernement nous ne ménageront aucun effort pour protéger et défendre cette religion et ses symboles sacrés. Tout le monde doit comprendre que ce pays est un Etat islamique et que la démocratie ne signifie pas l’atteinte aux valeurs et symboles sacrés de la religion. »

A la suite de ce discours, plusieurs représentants abolitionnistes font part de leur indignation. « On assiste ni plus ni moins à la montée d’un extrémisme religieux qui justifie les inégalités dans le pays » explique Boubacar Messaoud, président de l’organisation SOS Esclaves qui lutte pour l’abolition de l’esclavage. En embrassant une ligne religieuse conservatrice, le pouvoir court-circuite en partie un opposant politique : le parti islamiste Tawassoul — branche politique des Frères musulmans en Mauritanie – arrivé en deuxième position après les élections législatives et municipales fin 2013. Du même coup, il se met à dos les mouvements abolitionnistes. «  En ne faisant aucun commentaire sur la justification des clivages ethniques par la religion, le président conforte les esclavagistes » explique Biram Dah Abeid. « Il donne l’impression de consentir à une lecture erronée et rétrograde de l’islam qui justifie l’esclavage.»

Fort de la légitimité internationale que lui confère sa récompense par l’Onu, le leader de l’IRA affiche aujourd’hui ses ambitions politiques. De retour en Mauritanie après plusieurs voyages en Europe, il se lance dans la campagne pour les élections présidentielles de juillet 2014. Un scrutin « à l’algérienne », bien calibré et décrit comme joué d’avance. Alors que sa candidature n’a pas encore été accepté, le militant a d’ores et déjà entamé sa campagne dans le sud du pays, peuplé majoritairement de négro-mauritaniens. Même si la partie semble jouée d’avance, l’enjeu politique est de taille. Selon les services secrets français, l’esclavage est une véritable bombe à retardement pour ce régime militarisé considéré comme un allié des puissances occidentales dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

http://mondafrique.com/lire/dossiers/lesclavage-en-mauritanie/notre-enquete-mauritanie-lile-aux-esclaves-deuxieme-partie

negriers2Négriers d’Afrique

Du réalisme éprouvant de « 12 Years a Slave » au rire jaune de « Django » façon western spaghetti, la traite des noirs aux Etats-Unis ne cesse d’inspirer Hollywood. A en oublier l’esclavage pratiqué aujourd’hui encore en Afrique. Entre Africains.

Plus de 160 ans après la publication de « La case de l’oncle Tom », la mémoire est encore brûlante, sombre épisode de l’histoire des Etats-Unis qui a réduit des centaines de milliers de noirs à l’état de bêtes corvéables dans les plantations du sud. Les réalisateurs de cinéma balaient toute la frise chronologique du musée des horreurs américaines : vassalité pure et dure, racisme quotidien, domination « douce »… Le souvenir cruel, battu, rebattu, est gravé dans le disque dur de Washington. Seul signe du temps qui a passé, certains tabous ont perdu de leur cuir et les plus audacieux s’essaient volontiers aux écarts humoristiques. Le comique corrosif de Quentin Tarantino en forme de piqure de rappel est d’une efficacité redoutable.

Mais loin du passé américain imaginaire ou reconstitué, l’esclavage demeure encore une réalité en Afrique, mais ignorée. Fin 2013, l’Ong australienne Walk Free établit un classement des pays en fonction de « la prévalence de l’esclavage ».

Triste bilan pour le continent africain qui affiche 38 pays parmi les 50 dont l’indice d’esclavage est le plus élevé. La situation est décrite comme particulièrement alarmante en Afrique subsaharienne. Trafic de personnes, travail forcé, esclavage moderne, exploitation des enfants, mariage forcé…

La diversité des formes d’asservissement qui s’y trouvent listées fait froid dans le dos. A l’autre bout du spectre, toujours selon le rapport de Walk Free, l’île Maurice présente le plus de garanties en termes de protection des droits de l’homme. L’Afrique du Sud — héritage de Mandela oblige — est quant à elle désignée comme l’un des pays les plus engagés pour l’abolition l’esclavage moderne.

La Mauritanie, dernier pays négrier

Au carrefour de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, la Mauritanie est le plus mauvais élève avec 150 000 esclaves pour 3,8 millions d’habitants, soit 4% de la population.

Hérité d’une fracture ethnique ancestrale qui a dégénéré au cours de l’histoire en de sanglantes répressions, l’esclavage touche majoritairement les communautés « négro-mauritaniennes ». Originaires de la région du fleuve Sénégal, ces populations restent largement exclues des principaux centres de pouvoir politiques ou économiques contrôlés par les communautés Maures minoritaires, qui dirigent le pays.

Particularité nationale, les « Haratines », communauté des descendants d’esclaves noirs, ont été arabisés par les Maures pour être assimilés à leur communauté avant d’être à leur tour marginalisés. L’arsenal législatif qui, depuis 1981, autorise les esclaves à racheter leur liberté auprès des maîtres et qui, depuis 2007 seulement, pénalise l’esclavage, est sans efficacité réelle.

En attendant Rosa Parks

Plus que partout ailleurs, le combat « abolitionniste » a donc encore tout son sens en Mauritanie. Une Ong comme « SOS Esclaves » ou un mouvement comme l’Initiative pour la Résurgence Abolitionniste (IRA) créé en 2008 luttent pour l’éradication de l’esclavage dans leur pays. Le très charismatique président de l’IRA, Biram Dah Abeid, détenu à plusieurs reprises, cherche à impliquer la communauté internationale.

Lauréat en décembre 2013 du prix des Nations Unies pour les droits de l’homme, il se présente aux élections présidentielles qui auront lieu en juillet prochain. Un scrutin « à l’algérienne » présenté comme joué d’avance dans lequel Biram Dah Abeid se jette à pieds joints. Sa candidature n’a pas encore été acceptée mais l’enjeu politique est de taille. Au niveau des services secrets français, on considère l’esclavage comme une vraie bombe à retardement pour ce régime militarisé considéré comme l’allié des occidentaux dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Reste à savoir comment mobiliser un soulèvement populaire dans ce pays encore analphabète à 38%. Rencontré à Nouakchott, un militant pétri d’histoire américaine veut croire qu’un jour, une Rosa Parks mauritanienne — du nom de cette courageuse militante afro-américaine qui, dans les années 1950, avait refusé de s’asseoir à l’arrière du bus réservé aux noirs — fera tout basculer. « Ce qui nous manque, c’est une Rosa qui, un jour, décide de dire non ».

negriers 3dossiers – Par Thalia Bayle
http://mondafrique.com

Lire aussi :Esclavage, de “Boko Haram” à la Mauritanie.

 

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