Couple

L’amour n’est plus un idéal, mais un problème…!

TEXTE

Grand Entretien avec Eva Illouz

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Affranchis des codes et convenances qui pesaient sur nos ancêtres, nous nous croyons libres d’aimer à notre guise. Pas du tout ! conteste la sociologue qui nous voit plutôt comme des “amoureux errants”, paradoxalement prisonniers de notre liberté.

“L’amour n’est plus un idéal mais un problème”

Née à Fès, habitant Israël, Eva Illouz est une femme du soleil. Elle veut réhabiliter la passion, l’amour fou inexplicable, le sacrifice, la colère, la jalousie. Elle dérange, elle griffe, elle déstabilise, elle n’est pas politiquement correcte. Sa principale cible : la psychanalyse et les psychothérapies, auxquelles elle reproche d’endiguer nos émotions dans un carcan culpabilisant. Comme si une psyché bien « gérée » (grâce à un bon « management communicationnel ») donnait forcément accès au bonheur. Comme si, à l’inverse, nous étions toujours coupables de nos malheurs, en particulier amoureux, ce qu’elle conteste avec une rigueur telle que le grand magazine allemand Die Zeit l’a rangée parmi les 12 intellectuelles les plus influentes de notre temps. La sociologie, qu’elle vit comme une philosophie, lui a fait prendre de la hauteur. Elle voit les forces collectives qui nous déterminent malgré nous : l’économie du corps et du sexe notamment. Un marché considérable qu’elle analyse à la façon de Karl Marx pour ses lecteurs et ses étudiants, hier à l’université de Princeton et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, aujourd’hui à l’université hébraïque de Jérusalem et à l’Académie d’art de Bezalel, qu’elle dirige. Une femme de paradoxe : d’avant-garde, mais rappelant que Max Weber, père de la sociologie, disait que la liberté pouvait devenir une « cage de fer ».

Entretien avec Eva Illouz

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Comment devient-on une sociologue de l’amour ?

La lecture de « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen a été pour moi cruciale. Ce roman m’a fait prendre conscience du lien entre l’amour et la pression sociale. Je me demandais si l’on pouvait échapper à cette pression. Nous nous croyons libres, mais nos amours suivent des modalités collectives. J’avoue que cela m’a aussi suggéré un stratagème pour échapper à une certaine culpabilité. Adolescente, j’aimais à la fois la littérature classique et la littérature « inférieure » : j’adorais lire les romans-photos de la presse du cœur, Nous deux, Intimité, Confidences… au grand désespoir de ma mère. Poser un regard intellectuel objectivant sur ces histoires à l’eau de rose fut une façon, a posteriori, de me justifier du plaisir interdit que j’y avais trouvé.

Dans « Pourquoi l’amour fait mal », vous supposez que les liens amoureux faisaient moins souffrir nos ancêtres que nous. Vous êtes sûre ?

Ils souffraient aussi, mais de façon différente. La souffrance amoureuse est le thème le plus ancien de la littérature. Mais autrefois, on avait la possibilité de recycler cette souffrance dans une identité exaltée de soi. Par exemple religieuse. Ou noble et chevaleresque. Quand elle est séparée d’Abélard, la souffrance d’Héloïse est déchirante. Mais elle l’exprime dans des lettres qui lui permettent de vivre cet abandon de façon édifiante. Si elle use de métaphores de soumission, à aucun moment elle ne met en doute sa propre valeur. Elle sait qu’elle est une femme d’exception et que si Abélard ne peut la rejoindre, c’est son insuffisance à lui. Elle ne se demande pas, comme le ferait une femme d’aujourd’hui : « What’s wrong with me ? », « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » De nos jours, la souffrance amoureuse est vécue comme une négation de la personne. Nous n’avons plus la possibilité de la recycler dans un discours valorisant. Notre seule possibilité est d’aller voir un psy, dans l’espoir que ça fasse un peu moins mal.

Vous pensez que le mariage codifié d’autrefois donnait des individus moins libres, mais plus sûrs d’eux-mêmes et de leurs valeurs que les alliances « émotionnelles et sexuelles » d’aujourd’hui ?

Depuis le XIX° siècle s’est produit une révolution que nous mesurons mal. Jadis commandé par des impératifs économiques, éthiques, religieux, le mariage ne devenait émotionnel et sexuel que dans un second temps. La modernité contemporaine a renversé la logique, faisant des émotions et du sexe le moteur même de l’approche – débouchant parfois, après coup, sur une alliance éventuelle, agenda impensable pour nos ancêtres. Le résultat, c’est que l’amour n’est plus un idéal : c’est désormais un problème.

Pourquoi ?

À cause de l’incertitude que la primauté accordée aux émotions a introduit dans le processus. On peut désormais faire l’amour avec quelqu’un, sans que cela ne signale la moindre intention. Même dans une relation supposée engagée, on ne sait jamais vraiment dans quel scénario on se trouve. Peut-être que moi, je suis dans une aventure 100% sexuelle, alors que toi, tu es dans une histoire sentimentale. Je n’en sais rien au fond – et toi, le sais-tu ? Personne n’aime les incertitudes. Or, sur le plan sociologique, les relations les plus incertaines sont aujourd’hui amoureuses. Le travail « herméneutique » de base, qui est de savoir ce que quelqu’un veut dire quand il dit ou fait quelque chose – condition fondamentale de toute communication –, ce travail est laminé. On ne sait plus, au fond, ce que les gens veulent dire quand ils parlent ou agissent en amour. Ce genre de question se posait infiniment moins dans les sociétés où le fait de franchir certaines étapes (donner un rendez-vous, offrir un cadeau, a fortiori avoir un contact physique) engageait la personne avec force, individuellement et socialement. La tradition ne vous laissait pas en paix avec vos sentiments. Ils étaient une affaire publique, organisés en séquences rituelles connues. Quiconque y dérogeait était éliminé, parce qu’il ne pouvait littéralement plus être aimé.

Qui supporterait ces contraintes aujourd’hui ?

Nous aurions certes du mal à revenir en arrière. Mais il faut savoir que cela donnait à nos ancêtres des clés : ils savaient où leurs relations les menaient, ce qui n’est plus le cas pour nous. Qu’est-ce que cela veut dire, que vous m’ayez rappelée le lendemain de notre première rencontre ? Que je vous plais ? Et si vous me déclarez l’intention de poursuivre, cela a-t-il un sens ? Et si vous ne me faites pas signe pendant plusieurs jours ? Ça ne veut plus rien dire. La codification des signes amoureux s’est brouillée.

L’amour « émotionnel et sexuel » étant fondé sur le désir, qui est incontrôlable, nous serions devenus des amoureux à la volonté chancelante ?

En effet. La volonté est la capacité d’agir vite en fonction de valeurs dont le sujet porte en lui une hiérarchie connue. Mais quand besoins et désirs égotiques deviennent les maîtres et qu’on a devant soi une quantité innombrable d’objets de désir, la hiérarchie des valeurs se liquéfie. Le moi perd son aptitude à dire : « Je veux ça », car il veut tout. Nous ne réalisons pas à quel point la possibilité même du choix amoureux nous détermine désormais. Ce processus en soi – le droit au choix – est devenu notre institution. Cela a sur nous deux effets. D’abord, nous avons toujours le sentiment de pouvoir « faire mieux » : nous voulons en permanence optimiser, améliorer, maximiser notre existence et donc, par exemple, entamer une nouvelle relation amoureuse, plus belle, plus forte, plus créative. Ensuite, nous avons tendance à comparer, ce qui fait ipso facto chuter la valeur intrinsèque de la personne aimée : voir en elle un être unique, comme dans l’amour courtois ou romantique, devient difficile. Une économie amoureuse d’abondance nous confronte au fait qu’objectivement, les gens ne sont pas uniques et qu’il y a sur terre beaucoup de personnes passionnantes. Nous sommes en quelque sorte contraints malgré nous par une logique collective du turn-over. Mais cette souffrance touche beaucoup plus les femmes que les hommes…

C’est un axe de vos travaux : en dépit des apparences, les femmes demeureraient en grave infériorité dans les relations amoureuses ?

Cela me vaut de vives critiques. On me dit : « Ne vois-tu pas que les hommes aussi sont perdus ? Qu’eux aussi deviennent sentimentaux ? Que les femmes ont changé ? »

C’est ce qu’avancent certains sexologues à propos des jeunes d’aujourd’hui. Nous assisterions à un rééquilibrage…

Je voudrais bien, mais je n’y crois guère. Avec Internet, le choix amoureux est devenu un hyperchoix et le turn over sexuel fonctionne à débit toujours plus rapide. Un petit pourcentage de femmes y trouve son compte. Mais je pense qu’en majorité, les femmes sont plus perdues que les hommes, parce que elles souscrivent encore au schème de la famille hétérosexuelle. La sexualité féminine reste dépendante de la structure familiale. Alors que la culture contemporaine invite une majorité d’hommes (et beaucoup moins de femmes) à séparer ces trois trames narratives et émotionnelles que sont la sexualité, l’amour et la famille.

Nos sociétés offrent quand même beaucoup plus de liberté aux femmes que les sociétés traditionnelles.

Ne confondons pas liberté sexuelle et égalité hommes-femmes. La révolution sexuelle des années 60 a mélangé les deux. Ce fut dionysiaque, parce qu’il y avait des institutions à tuer : la famille traditionnelle, la monogamie, le dolorisme puritain… En un demi siècle, la sexualité qui, pendant deux mille ans, avait été la source du mal, est brusquement devenue – grâce à Freud et massivement à partir du rapport Kinsey (1953) – une partie naturelle de la vie humaine. Ce fut général, pour les femmes comme pour les hommes. Sur ce point les suffragettes ont obtenu satisfaction. Au point que le sexe s’est autonomisé, devenant un champ propre, que l’on pratique en soi – nouveauté inouïe. Mais cette liberté n’a pas servi l’égalité. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont sans doute beaucoup plus libres qu’autrefois, mais dans cette nouvelle autonomie, le différentiel est resté inégalitaire ou plutôt, l’inégalité a pris de nouvelles formes. Je crois même que certaines femmes sont encore plus liées au vieux discours amoureux que leurs mères et donc particulièrement vulnérables à la prédation sexuelle des hommes. Pourquoi ? Pour deux raisons notamment :
1°) Les progrès de la médecine ont fait que les femmes ne meurent plus en couche. Cela les rendait rares et leur donnait le pouvoir de choisir entre plusieurs prétendants ; alors qu’aujourd’hui, c’est l’inverse : elles sont plus nombreuses que les hommes, ce qui les rend abondantes sur le « marché sexuel » et donc en position de faiblesse dans la négociation amoureuse (d’autant qu’elles sont aussi plus faibles économiquement, autre fait déterminant) ;
2°) Ce sont elles désormais qui ont le souci d’enfanter.

Mais… n’en a-t-il pas toujours été ainsi ?

Pas du tout. Dans beaucoup de cultures, c’est l’homme qui tenait à répandre son nom. Roi ou quidam, il pouvait répudier une femme qui ne lui donnait pas d’héritiers. Le souci de la femme était plutôt d’y échapper, pour ne pas risquer d’en mourir. Mais le capitalisme a changé le visage de la patriarchie : l’homme puissant n’est plus celui qui domine une tribu portant son nom et qu’il éduque selon ses valeurs, mais celui qui a le pouvoir de dominer d’autres hommes sur leurs lieux de travail. Engendrer une famille nombreuse serait même un signe d’infériorité sociale. C’est ainsi que, progressivement, ce sont les femmes qui sont devenues responsables de vouloir des enfants et de les éduquer. Et ce désengagement des hommes de l’institution familiale a encore accentué l’asymétrie entre les sexes.

Cela expliquerait que beaucoup de femmes élevant leurs enfants seules, à qui leur leurs mères avaient dit dans années 70 : « Sois une femme libre, ne te marie pas », disent maintenant à leurs propres filles : « Ne fais pas la même bêtise moi, marie-toi ! »

On rencontre de tels cas, c’est vrai.

Votre nouveau livre, « Hard Romance », montre cependant des femmes contemporaines maitresses de leur sort… Mais d’abord, que signifie ce titre ?

En anglais, c’est « Hard Core Romance » : puisqu’il s’agit d’un livre sur la pornographie, il fallait le signaler. J’y analyse le best-seller en trois tomes d’E.L. James, « 50 nuances de Grey », qui s’est vendu à des millions d’exemplaires, notamment dans le public féminin américain. J’ai voulu comprendre pourquoi il avait tant séduit les femmes. L’inavoué, c’est qu’il s’agit d’une histoire d’amour bateau, et même mièvre, mais enveloppée dans un emballage porno.

Votre thèse surprend : comme nous vivons dans une société où les amoureux sont perdus, orphelins de religion et d’éthique, les relations sado-maso leur rendraient une forme d’ordre !

Alors que tout baigne dans le flou et qu’on a beaucoup de mal à affirmer son identité, je constate que le SM vous donne la certitude de savoir quel est votre rôle sexuel dans une relation hétérosexuelle. Face à l’angoissante incertitude, il réconcilie deux impératifs : 1°) une sexualité pour le plaisir pur, ce qui est ultra moderne ; 2°) le retour de vieilles identités, entièrement fixées par un rôle et une identité stables. Le SM donne un ersatz de code là où il n’y en a plus. Pendant tout le premier tome, le héros, Christian Grey, reste indéchiffrable, comme les hommes peuvent l’être : hyper sexuel, cruel, distant, ne montrant rien de ses sentiments. C’est dans le tome 2 qu’il demande Ana en mariage. En réalité, la relation SM leur permet d’inverser les rôles, car dans la vie quotidienne, lui se comporte en fait comme une fille – possessif, constamment en train de l’appeler, pour savoir où elle est –, alors qu’elle se comporte comme un garçon, lui disant : « Laisse-moi travailler », sûre d’elle, donnant un coup de poing à un agresseur, etc. Ces relations basculent cependant dans la relation sexuelle, où leurs rôles masculin-féminin redeviennent classiques, mais sous une forme attirante pour nous aujourd’hui : une sexualité épanouie, ludique, multi-orgasmique. En réalité, ce sadomasochisme a été purgé de tout ce qu’il pouvait avoir de pervers, dérangeant, ou même troublant. Ce n’est ni le Marquis de Sade, ni Histoire d’O ! On a retiré tout aspect d’auto-humiliation risquant d’évoquer le sentiment de perte d’identité. C’est un SM pour petits bourgeois, qui réaffirme les vieilles identités qui n’osent plus s’afficher socialement.

Vous allez jusqu’à suggérer que cela relève d’une forme de développement personnel…

Le roman entier est construit comme ça ! C’est pourquoi il a été beaucoup lu aussi par les maris, à qui leurs épouses ont dit : « Enfin un livre qui explique comment fonctionne une femme ! » C’est donc une sorte de manuel d’instruction pour faire comprendre aux hommes les fantasmes inavoués de leurs épouses.

Vous pensez que les maris ont compris ?

Ils se sont peut-être exécutés, mais sans forcément comprendre.
Les fantasmes féminins sont devenus plus complexes qu’au temps de Madame Bovary.

Mais que dites-vous de tous ces jeunes (musulmans de naissance ou de conversion, mais aussi juifs et chrétiens) qui reviennent farouchement au puritanisme religieux de leurs ancêtres ?

Qu’il sont en quête de certitude, de code stable ; qu’ils refusent de séparer les trois trames narratives – sexe, amour, mariage – que la modernité avait séparées. Au sens propre, des réactionnaires : en réaction contre la modernité.

On a parfois l’impression que vous-même auriez aimé vivre au XIX° siècle, au temps de Jane Austen, dont les récits romantiques vous servent de base de comparaison avec notre époque.

Cela ne m’aurait pas forcément déplu. Mais si vous avez cette impression, c’est que j’ai sans doute la nostalgie d’une certaine clarté émotionnelle. Les codes et les rituels donnent une liberté que, paradoxalement, l’incertitude et les négociations suppriment.

Mais en même temps votre ambivalence vous fait analyser le monde de façon marxiste…

Marx lui-même était ambivalent. Il analysait la fin d’un monde et voyait que cela engendrerait beaucoup de souffrances. Mais il parlait d’une économie orientée vers la production de biens, alors que je vous parle d’une économie où l’individu est lui même devenu site de production. Quand on regarde le sujet contemporain, féminin surtout (mais peu à peu masculin aussi), son corps concentre désormais une quantité considérable de travail invisible. Pour sortir de chez moi et m’aventurer sur le marché amoureux, entre le parfum, le maquillage, les lunettes, la robe, les chaussures, le sac – et en amont, le savon et le shampoing ultra spécialisés, le lait pour le corps, les séances de fitness et de gym, l’épilation, le coiffeur, la manucure, mais aussi la cure de thalasso, voire le lifting – je me situe à la confluence d’une économie colossale, de plus en plus obligatoire. Celle-ci me détermine malgré moi, avec une force comparable aux rapports de production vus par Marx. Il serait naïf de penser que notre univers de « consommation amoureuse » frénétique est indépendante de ce marché du sex-appeal, que véhiculent les images médiatiques de mode et de stars de plus en plus invasives. C’est en partie ce marché qui fait de nous ce que nous sommes.

Cela nous console-t-il de nos souffrances amoureuses, de savoir qu’elles sont déterminées par des processus collectifs qui nous échappent ?

Comprendre la cause de mes tourments me soulage-t-il ? Je pense que oui – et beaucoup de mes lecteurs/lectrices me le confirment. C’est l’enjeu initial de la philosophie occidentale. L’injonction delphique « Connais-toi toi-même » nous invite à nous observer et à scruter le fond de nos croyances. La sociologie est pour moi une sorte de philosophie. La découverte de notre vérité intérieure peut nous faire vivre une vie meilleure. Cette conviction socratique, on la retrouve en techniques efficaces dans les psychothérapies, qui visent nos compulsions de répétition : nous croyons vouloir quelque chose, mais notre psyché travaille à nous mettre en échec. Le but est donc de prendre conscience de nos stratégies de sabotage. Je propose de personnellement une seule chose : désindividualiser le discours de l’échec amoureux. Je ne nie pas les problèmes, je dis qu’ils sont en grande partie créés par la structure institutionnelle de la modernité, dont nous sommes les créatures. Or, Comme nous vivons à une époque où l’idéologie met l’accent sur la liberté, nous nous croyons autonomes et donc personnellement responsables de nos échecs amoureux. Cette confusion interdit toute rencontre authentique. Nous ne sommes plus dans la situation où deux personnes savent ce qu’elles doivent abandonner pour être ensemble, mais dans l’affrontement
de deux subjectivités négociant leurs besoins au jour le jour. C’est l’inverse d’une conversation, où les êtres partagent les mêmes présupposés.

Ne pensez-vous pas que Pascal Bruckner, avec qui vous avez parfois débattu, a également raison quand il dit que notre exigence amoureuse nous hisse à un niveau jamais connu dans l’humanité ?

Pourquoi pas ? Mais j’ai surtout l’impression que nous sommes comme dans la caverne de Platon : il fait très sombre et dans l’ouverture lumineuse, nous voyons cette très belle image d’un amour fou, qui va nous libérer de nous-même… alors que les murs se referment progressivement sur nous. Plus on sent qu’on étouffe, plus grandit l’aspiration à en sortir et à vivre cette très belle image d’amour. Je pense que Bruckner parle du besoin que nous avons d’y croire. Tandis que moi, je regarde les murs de la cave qui se resserrent. Nous croyons à l’amour, mais avons peu de ressources morales et émotionnelles pour le faire durer.

Mais vous dites vous-même que nous avons besoin de fables, de belles histoires…

La réalité est d’autant plus douloureuse, que très peu de gens, finalement, vivent cette belle histoire, du moins si je la prends dans sa forme pure, qui est de rencontrer quelqu’un qu’on va aimer de façon stable toute la vie, en restant passionnément aimé. Bruckner, lui, n’a pas de problème, parce qu’il a renoncé à ce modèle idéal. Il se fonde sur un autre modèle, mais sans le dire. Un modèle très connu, qu’aujourd’hui certains appellent « polyamour ». Généralement ce sont surtout les hommes qui en jouissent. L’amour, tel que le concevait la tradition romantique, est un substitut à la croyance religieuse : il contient le caractère sacré de l’objet aimé, l’idée du Dieu unique, du dévouement absolu, etc. Nos sociétés ont fait exploser ce modèle. Nous sommes désormais dans l’errance amoureuse. Et cela fait mal.

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