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Et je ne suis jamais allé à l’école… Interview d’André Stern

Propos recueillis par Jacques Durand

Que se passe-t-il lorsque la spontanéité d’un enfant n’est jamais entravée par la scolarisation ou un quelconque enseignement ? Un miracle à la portée de tous. Rencontre avec André Stern, qui bouleverse nos croyances en matière d’éducation.

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Tu as un parcours totalement atypique puisque tu n’es jamais allé à l’école, et que tu n’as jamais reçu d’enseignement.Ceci est pour moi extrêmement touchant et déboussolant. Peux-tu nous parler de ton histoire?

Oui, mon parcours est atypique et je suis une exception puisque je ne suis jamais allé à l’école. Je suis un enfant qui a toujours été respecté dans toutes ses dispositions spontanées, dans ses rythmes et dans ses penchants.

Ca ne fait pas de moi un enfant loup et pourtant tout le monde pense – puisque l’on est imprégné d’à priori et de préjugés – que celui qui n’a pas eu ce chemin éducatif est un sauvage, asocial, chômeur et analphabète.

Il y a donc cette première surprise face au constat que ce n’est pas le cas.

Pour moi c’est toujours surprenant d’être une exception dans notre paysage éducatif actuel alors que ce que j’ai vécu est la chose la plus naturelle qui puisse se vivre.

C’est-à-dire que tout enfant mis dans des circonstances similaires : celles du respect de ses dispositions spontanées, vivrait quelque chose de ressemblant. Je suis aussi banal qu’un noyau de mangue qu’on aurait trempé dans l’eau et qui aurait poussé. Personne ne s’esclaffe : « voilà un noyau de mangue surdoué ».

Là tu prends l’exemple d’un noyau de mangue mais l’originalité de l’homme c’est qu’il peut pousser dans plein de directions…

J’ai la chance de travailler avec le Professeur Dr Gerald Hüther, un neurobiologiste à la pointe qui dit ceci : les programmes génétiques sont les mêmes depuis 10 000 ans et on ne peut pas savoir dans quel monde nous allons naître. Nous sommes donc équipés d’un dispositif avec lequel on peut tout apprendre et s’adapter à tout. Notre différence, notre diversité est le fruit de la diversité des autres.

C’est pour cela qu’il n’y a rien de pire que de pratiquer des ghettos, des consanguinités morales et intellectuelles avec les enfants en les parquant avec d’autres enfants.

Je dis cela mais je ne suis pas l’ennemi scolaire numéro 1, je travaille dans l’idée de réensemencer ce paysage. Je dis juste : les enfants viennent au monde avec une ribambelle renversante de prédispositions, de capacités de prendre leur place, de devenir des équipiers de ce monde.

Qu’avons-nous à apprendre de l’enfant?

Ce sont d’incroyables modèles, peut-être pourrions-nous voir notre futur en eux, en ce qui concerne leur ouverture d’esprit, leur capacité à établir du lien, en allant à la rencontre des autres à coeur ouvert, sans préjugé d’âge, de race, de quoi que ce soit. Ils sont magistraux au sens de maîtres et nous montrent en réalité le chemin du futur, d’un futur possible.

L’éducation actuelle cadre les enfants pour en faire des êtres sociaux adaptables à la société. Comment toi envisages- tu cette éducation dans le futur?

J’ai un regard optimiste et très porté sur l’avenir du paysage éducatif. Ce que moi je peux faire c’est apporter mon témoignage et apporter toute cette condensation d’observations que j’ai pu mener et que chacun pourrait mener.

Par exemple chaque enfant qu’on laisse tranquille va jouer. On le sait, on l’a observé. On sait aussi que tous les enfants jouent quelles que soient les conditions extérieures. Et si on ne l’interrompait jamais il jouerait continuellement. Alors pourquoi l’interrompt-on ? Aujourd’hui la question est étayée par la neurobiologie. Les neurosciences nous disent qu’on vient au monde équipé du meilleur dispositif d’apprentissage jamais inventé pour nous : le jeu !

Et ça commence bien avant la naissance, et le jeu est l’outil d’apprentissage le plus adapté le plus idéal et c’est le dernier que l’on devrait interrompre.
Puisque pour l’enfant apprendre et jouer sont synonyme, quand on demande à l’enfant d’arrêter de jouer pour apprendre, c’est pour lui l’injonction contradictoire parfaite.

C’est comme si je te demandais de respirer en ne prenant pas d’air ! A ce moment là tu penserais que je suis idiot et stupide car je te demande quelque chose d’absurde. Et c’est justement ce que l’enfant ne fait pas : l’enfant ne pense jamais cela de l’adulte, il ne remet jamais l’adulte en question.
Il ne pense pas que l’adulte a un problème mais que c’est lui qui a un problème.

Ça active dans son cerveau les mêmes zones que lors d’une douleur physique intense.

Il faut avoir cette attitude nouvelle de respect lors de la rencontre avec l’enfant. Si il joue ce n’est pas un hasard, voyons où cela mène… Et je suis le seul à pouvoir répondre a cette question : qu’est ce qu’il advient d’un enfant qu’on laisse jouer pendant 43 ans, non pas un enfant loup !
C’est pas normal que je sois le seul dans ce cas, et ce n’est pas un mérite personnel, c’est quelque chose qu’il m’est arrivé pour laquelle je suis très reconnaissant, mais j’y peux rien, je n’ai rien à vendre !

Il y a une deuxième disposition dont j’aimerais parler car pour moi c’est la clé, le centre de cette nouvelle attitude face à l’enfant : on a longtemps cru que le cerveau était génétiquement programmé : des parents idiots produisent des enfants idiots.

Or il y a quinze ans on a constaté que la zone qui commande les mouvements du pouce dans le cerveau des jeunes est beaucoup plus développée que la même zone chez les jeunes d’il y a cinquante ans. Ce développement est dû à l’usage des SMS.

Suite à cette observation, et pour avoir des gros cerveaux on a fait des programmes de musculation cérébrale qui se sont tous cassé la figure… ça n’a pas marché !

Il manquait une découverte récente : notre cerveau se développe là où nous l’utilisons avec enthousiasme. Et cet enthousiasme c’est la clé des choses : l’enthousiasme nous donne des ailes, nous rend géniaux ! Et la science nous montre que l’enthousiasme est l’engrais du cerveau. L’enthousiasme est notre engrais portable, disponible infiniment.

Les enfants de deux à trois ans éprouvent une tempête d’enthousiasme toutes les deux à trois minutes.
Nous autres adultes éprouvons la même quantité deux à trois fois par an, alors au travail ! Enthousiasmons-nous !!

Que penses-tu de l’air du Tout Digital?

Cette question est devenue primordiale. Merci de la poser car il y a une diabolisation du tout digital, on dit « le monde virtuel est mauvais, surtout pour les enfants » et on ne se rend pas compte qu’on se trompe de cible.

D’abord l’enfant regarde et voit tous les adultes avec le nez dans un Smartphone ! Et il veut faire partie de ce monde mais on lui dit « non toi tu fais pas encore partie de ceux qui ont le droit d’utiliser un ordinateur ».

Déjà ça c’est pas bon, être exclu d’une catégorie à laquelle on voudrait appartenir, ça devrait nous interpeller. Maintenant, il s’avère une chose intéressante, ce n’est pas le monde virtuel qui est dangereux.

L’enfant souhaite de toutes ses fibres être un héros. Il va à l’école et pour X ou Y raison on lui donne le signal qu’il ne l’est pas mais qu’on va l’amener vers, et que ça passe par nous les adultes. Ce signal veut dire : tel que tu es, tu es inaccompli au lieu de donner le signal « je te donne à ressentir que je ressens que tu es parfait tel que tu es ».

C’est une autre base de rencontre et c’est comme ça que les enfants nous rencontrent et on aurait tout à gagner à en faire autant !
Et donc l’enfant a l’impression continue qu’il est imparfait. Et si ça se trouve il a des mauvaises notes, ou il est exclu du groupe, le voilà un non-héros alors que tout son penchant va dans le désir d’être reconnu et aimé en tant que héros.

A l’école, où il passe 8 heures par jour, tout lui indique qu’il n’est pas un héros. Il rentre à la maison et il n’est pas un héros non plus, l’accueil des parents parfois c’est : « qu’est ce que t’as fabriqué, pourquoi t’as de si mauvaises notes… tu serais mieux si tu correspondais plus à mon attente… ».
Au lieu de t’accueillir comme un héros je t’accueille comme quelqu’un qui pourrait le devenir mais qui ne l’est pas.

Et l’enfant est prêt à tout instant à abandonner sa prédisposition spontanée au profit de ce qui est apprécié par sa personne de référence. Donc il abandonne, il démolit ça, car on ne lui donne jamais le signal. Il ne peut être nulle part un héros. Dans quel monde est-il tout d’un coup facile d’être un héros, d’être vu, reconnu, d’avoir du succès, d’être admiré des autres ??

Le monde virtuel ! Dans le monde virtuel l’ordinateur ne juge pas, et les autres en réseau likent, apprécient tes faits et gestes ! Te voilà le héros d’un monde certes virtuel mais tu es un héros ! Si un enfant prend refuge dans le monde virtuel, ne prenez pas le monde virtuel comme bouc émissaire. Il n’y peut rien, c’est l’autre monde sur lequel il faut travailler. Et ce serait un extraordinaire chantier que de travailler ensemble afin que dans l’un et ou l’autre monde (école et/ou maison) chaque enfant ait la possibilité de se sentir un héros.

Parle-nous du jeu…

Le jeu c’est le chemin de crête entre l’imaginaire et la réalité. Et on est tout le temps en train de borner, de barrer ce chemin de crête.
Il y a eu une étude citée par Ken Robinson sur 1500 enfants de 3 à 5 ans : « que peut-on faire avec un trombone ? » ils ont donné à 98% 256 réponses : autant de réponses différentes, de jeux différents, d’emplois différents d’un trombone !

On les a repris 5 ans plus tard et 32% atteignaient ce nombre de réponse, puis à 15 ans ils étaient 10% à donner 256 usages différents du trombone ! On a pris 250 000 adultes et on leur a posé la même question : 2% a trouvé le même nombre de réponses que 98% des enfants de 3 à 5 ans !

Puisque l’école est obligatoire est-ce possible de ne pas envoyer son enfant à l’école?

L’école n’est pas obligatoire en France. En Allemane tu dois aller dans le bâtiment « école ». En France non, et la loi ne prévoit pas de contrôle sinon celui du socle commun à 16 ans. C’est ce qui m’a permis une enfance paisible à mes rythmes. Quant à l’école à la maison, je considère que c’est ce qu’il y a de pire pour l’enfant car sont réunis les inconvénients de l’enseignement et de la famille. L’enfant est fait pour aller dans le vaste monde et la diversité, et là le vase est clos ! Ce que j’ai vécu que je l’appelle l’écologie de l’éducation, est en train de se lever comme une vague de fond, qui me réjouit !

Ton mode éducatif s’est passé comment?

Cela s’est passé dans le vaste monde, de la même manière que tu as appris ta langue maternelle personne ne te l’a enseignée, mais tu l’as apprise grâce à tous les autres qui la parlaient autour de toi. C’est comme ça que tout s’apprend. Si on observait les enfants on s’apercevrait que la plupart d’entre eux savent lire et écrire avant qu’on le leur enseigne, ils sont faits pour ça ! Je n’ai jamais été interrompu dans mon processus. Plein de personnes ont appris des choses comme ça par exemple la guitare mais ça n’est pas autant considéré que les mathématiques, et ces hiérarchies à la noix il est temps qu’on les dépasse.

On doit dépasser nos peurs « si je n’enseigne rien à l’enfant il ne sera capable de rien » regardons ce que l’enfant a appris tout seul : la langue maternelle ! Qui est la chose la plus complexe à apprendre.

On l’a sous les yeux tout le temps, on peut voir tout ce que l’enfant apprend par le jeu ! Si nos centres émotionnels sont activés, on retient !
Non je n’ai jamais de ma vie été enseigné et croire que c’est indispensable, croire que ce que j’ai vécu est l’affaire de privilégiés :
« avec les parents que t’avais, avec l’environnement que tu avais… », ça c’est le dernier refuge du « oui mais » en faisant cela, tu t’interdis ce chemin.

Ce dont j’ai parlé ce n’est pas dépendant de l’argent : le respect de la disposition spontanée, aller dans le vaste monde et se mettre en réseau avec d’autres qui vont nous ouvrir des portes, l’enthousiasme et le jeu sont des dispositions spontanées gratuites !
Ce qui a permis que cette vie soit possible c’est que ce n’était pas une expérience, mes parents au lieu de chercher à m’enseigner ont eu la franchise de vivre leur vie avec enthousiasme et de m’en donner l’envie.

Ils ont inventé jour par jour les conditions qui ont rendu leur décision possible et ça chacun le peut à chaque instant. Mettre la charrue avant les boeufs et inventer ce qui rendra notre rêve possible !

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Figure montante à l’origine du mouvement « Ecologie de l’éducation » André Stern est l’auteur de « … Et je ne suis jamais allé à l’école ». À 43 ans, père d’un petit garçon, musicien, compositeur, luthier, conférencier, journaliste et auteur, il est la seule personne pouvant témoigner de cette expérience. Il nous étonne et propose un regard nouveau sur l’enfance et l’éducation.

Directeur de l’Initiative “Des hommes pour demain”, son travail dans les médias, ses conférences répondent à un intérêt croissant de la part de tous ceux qui, de près ou de loin, vivent et travaillent avec les enfants.

Infos : www.andrestern.com
http://www.soleil-levant.org/

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